Jeûne et émotions : pourquoi sommes-nous parfois plus sensibles ?

Quand on ne mange plus, on ressent parfois davantage
Dans notre quotidien, manger rythme une grande partie de nos journées.
Le petit-déjeuner, le déjeuner, le goûter, le dîner… Ces rendez-vous sont tellement habituels que nous n'en avons parfois plus conscience. Ils sont aussi associés à de nombreux moments de vie : repas en famille, déjeuner entre collègues, sortie au restaurant, plaisir d'un aliment que l'on aime ou petit réconfort après une journée difficile.
Lorsque l'on arrête temporairement de manger, cette routine disparaît.
On peut alors devenir plus attentif à ce que l'on ressent vraiment : faim, fatigue, énergie, envie de manger, mais aussi émotions, pensées ou sensations corporelles.
Le jeûne peut ainsi créer une forme de pause dans les automatismes du quotidien. Et lorsque l'on retire une habitude très présente, certaines choses que l'on ne remarquait plus deviennent soudainement plus visibles.
Pourquoi peut-on être plus irritable ?
Il n’est pas rare de se sentir plus irritable ou moins patient lorsque la faim se fait sentir. Ce phénomène est parfois désigné par le terme anglais « hangry », contraction de hungry (affamé) et angry (en colère).
La faim n'est pas uniquement une sensation dans l'estomac. Elle s'accompagne de modifications physiologiques destinées à maintenir l'approvisionnement énergétique du cerveau et des autres organes.
Parmi les hormones impliquées, la ghréline joue un rôle important dans la régulation de l'appétit. Son taux augmente notamment avant les repas et contribue à stimuler la recherche de nourriture.
Lorsque la faim devient importante, l'attention peut également être davantage orientée vers la nourriture. Une odeur, une image ou même une conversation sur un repas peuvent alors prendre beaucoup plus de place dans notre esprit.
Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que certaines personnes aient moins de patience ou ressentent plus vivement certaines contrariétés.
Cela ne signifie pas que le jeûne rend nécessairement irritable. Chez certaines personnes, cette sensibilité est surtout présente pendant la phase d'adaptation et s'atténue ensuite.
Mais pourquoi certaines personnes se sentent-elles au contraire plus calmes ?
C'est l'autre versant de l'expérience, plus souvent relaté chez Jeûne & Abondance.
Après une période d'adaptation, certaines personnes décrivent une sensation de calme, de clarté mentale ou de stabilité émotionnelle pendant le jeûne.
Plusieurs mécanismes pourraient contribuer à cette impression.
Le premier est lié au changement de fonctionnement énergétique. Lorsque le jeûne se prolonge, l'organisme utilise davantage les graisses et produit des corps cétoniques (des molécules fabriquées par le foie à partir des graisses et utilisées comme source d'énergie par différents tissus, notamment le cerveau).
Cette transition métabolique modifie également la manière dont le cerveau produit son énergie. Lorsque le jeûne se prolonge, le cerveau utilise progressivement davantage les corps cétoniques, produits par le foie à partir des graisses, en complément du glucose. Ces molécules ne servent pas uniquement de carburant : elles peuvent également agir sur l’activité des neurones et sur différents mécanismes de signalisation cérébrale, notamment ceux qui régulent l’excitabilité neuronale (la manière dont les neurones s’activent) et certaines fonctions liées à la vigilance, à l’adaptation au stress et à l’humeur. Ces mécanismes pourraient contribuer à expliquer pourquoi certaines personnes rapportent, pendant le jeûne, une sensation de plus grande clarté mentale ou de vigilance accrue. Les données disponibles restent toutefois insuffisantes pour affirmer que le jeûne améliore systématiquement l’humeur ou l’état d’éveil chez tout le monde.
Le deuxième élément est plus comportemental : certaines personnes apprécient simplement de ne plus avoir à penser aux repas pendant quelques heures. Le fait de sortir temporairement de la succession « faim – repas – digestion – prochain repas » peut donner une impression de simplicité et de calme.
Enfin, le contexte dans lequel le jeûne est pratiqué compte énormément. Un jeûne réalisé dans un environnement calme, avec moins de sollicitations et davantage de temps pour soi, comme chez Jeûne & Abondance, ne produit pas nécessairement la même expérience qu'un jeûne réalisé au milieu d'une journée de travail très chargée.
Le jeûne peut-il rendre plus sensible émotionnellement ?
Oui, certaines personnes peuvent avoir cette impression.
Une émotion qui aurait été facilement mise de côté dans le quotidien peut sembler prendre davantage de place lorsque l'on ralentit et que l'on est davantage à l'écoute de soi.
Cela ne signifie pas forcément que le jeûne provoque cette émotion.
On peut plutôt imaginer que le changement de rythme permet parfois de mieux percevoir ce qui était déjà là.
La fatigue, le silence, l'absence des repas et le fait d'avoir davantage de temps pour soi peuvent également modifier notre rapport à nos pensées et à nos émotions.
Certaines personnes peuvent ainsi avoir envie de réfléchir davantage, de faire le point ou simplement de rester seules. D'autres auront au contraire davantage envie d'échanger ou de rechercher du lien social.
Il n'existe donc pas une seule manière de vivre cette expérience.
Et le cerveau dans tout ça ?
Le cerveau est particulièrement sensible à la disponibilité énergétique.
Pendant le jeûne, il doit continuer à fonctionner alors que les apports alimentaires ont diminué. Au fil des heures, puis des jours, il utilise progressivement davantage de corps cétoniques en complément du glucose.
Cette adaptation énergétique s'accompagne de nombreux changements métaboliques et hormonaux.
Des travaux expérimentaux suggèrent également que le jeûne et la cétose peuvent influencer différents mécanismes impliqués dans la plasticité cérébrale, le stress oxydatif et la signalisation neuronale. Une partie importante de ces résultats provient cependant d'études animales ou de travaux expérimentaux, et leur traduction directe chez l'être humain reste encore étudiée.*
Il serait donc prématuré d'affirmer que les corps cétoniques rendent directement « plus heureux » ou « plus calme ». En revanche, le cerveau change bien de fonctionnement énergétique pendant le jeûne, et cela pourrait contribuer à une sensibilité émotionnelle accrue et toute personnelle.
Que dit la recherche sur l'humeur pendant un jeûne ?
Les études chez l'être humain donnent des résultats intéressants, mais ils sont loin de montrer un effet unique.
Une revue systématique et méta-analyse publiée en 2022 a analysé 14 études portant au total sur 562 personnes. Elle n'a pas retrouvé de modification significative de l'anxiété ou de l'état général de l'humeur dans les analyses disponibles, tandis qu'un effet favorable sur certains scores de dépression était observé dans une partie des études.**
Une autre méta-analyse, publiée en 2021, portant sur 11 études et 1 436 participants, a retrouvé une diminution de certains scores d'anxiété et de dépression dans les analyses limitées aux essais randomisés présentant un faible risque de biais. Les auteurs soulignaient toutefois que ces résultats restaient préliminaires et que les études disponibles étaient encore trop limitées pour déterminer quel type de jeûne serait le plus pertinent.***
Même si ces résultats sont intéressants, ils ne permettent pas de dire que le jeûne améliore systématiquement l'humeur.
Les protocoles étudiés sont très différents : jeûne intermittent, restriction horaire des repas, jeûne religieux, restriction calorique associée au jeûne… Et les personnes qui participent aux études n'ont pas toutes le même profil.
Le contexte compte beaucoup
Il est particulièrement important de ne pas isoler le jeûne de tout ce qui l'entoure.
Le sommeil, l'activité physique, la quantité de caféine consommée, le stress, les interactions sociales et les horaires de repas peuvent tous influencer notre état émotionnel.
Prenons un exemple simple : une personne qui commence un jeûne tout en supprimant brutalement son café du matin peut ressentir des maux de tête, de la fatigue ou de l'irritabilité. Il serait alors difficile d'attribuer ces sensations au seul jeûne.
De la même manière, quelqu'un qui dort moins bien pendant les premières nuits peut être naturellement plus sensible émotionnellement le lendemain.
Le jeûne s'inscrit donc dans un ensemble de changements qui peuvent tous participer à l'expérience ressentie.
Pourquoi les émotions peuvent-elles sembler plus intenses ?
On peut finalement distinguer plusieurs phénomènes.
Le premier est physiologique : le manque d'apport alimentaire modifie les signaux hormonaux et le métabolisme énergétique.
Le deuxième est cognitif : lorsqu'on ne mange plus, on peut davantage porter son attention sur ses sensations, ses pensées et son état intérieur.
Le troisième est comportemental : les habitudes changent, les repas disparaissent temporairement et le rythme de la journée peut être différent.
Le quatrième est contextuel : un jeûne pratiqué pendant un stage comme chez Jeûne & Abondance, un week-end calme chez Soi ne ressemble pas à un jeûne vécu dans un quotidien très stressant.
Tous ces éléments peuvent contribuer à donner l'impression que les émotions sont plus présentes ou plus intenses.
Une sensibilité accrue n'est pas forcément négative
Être plus sensible ne signifie pas nécessairement être plus fragile.
La sensibilité peut simplement correspondre à une attention plus importante portée à ce que l'on ressent.
Certaines personnes apprécient cette expérience parce qu'elle leur donne l'occasion de ralentir, de prendre du recul ou de mieux identifier leurs besoins.
Le jeûne peut donc être vécu comme un moment d'observation de soi, mais il n'existe pas d'expérience émotionnelle « normale » du jeûne.
Et après le jeûne ?
La reprise alimentaire marque une nouvelle transition pour l'organisme.
Le métabolisme retrouve progressivement un état nourri, les signaux hormonaux évoluent à nouveau et les repas reprennent leur place dans le quotidien.
Cette transition peut elle aussi influencer les sensations ressenties : certaines personnes se sentent particulièrement apaisées ou satisfaites après avoir repris une alimentation normale, tandis que d'autres ressentent simplement le retour à leurs habitudes habituelles.
Là encore, il n'y a pas une réaction émotionnelle unique.
Alors, pourquoi sommes-nous parfois plus sensibles pendant un jeûne ?
Parce que le jeûne ne modifie pas seulement ce que nous mangeons.
Il change temporairement notre métabolisme, nos habitudes, nos sensations corporelles et parfois notre rythme de vie. Tous ces changements peuvent modifier la manière dont nous percevons nos émotions.
Chez certaines personnes, cela se traduit par davantage d'irritabilité ou de sensibilité, souvent au début de l’expérience. Chez d'autres, par une sensation de calme et de clarté. Et pour certaines, l'expérience peut simplement varier d'un jour à l'autre.
La science ne permet pas aujourd'hui de dire que le jeûne rend systématiquement plus calme, plus heureux ou plus sensible. Elle montre plutôt que le jeûne peut modifier certains paramètres physiologiques et que l'expérience émotionnelle qui en découle est très individuelle.
C'est peut-être finalement l'un des aspects les plus intéressants du jeûne : en retirant temporairement une activité aussi centrale que manger, on découvre parfois à quel point alimentation, corps, cerveau, habitudes et émotions sont étroitement liés…
Références scientifiques
- * *Mattson MP, Moehl K, Ghena N, Schmaedick M, Cheng A. Intermittent metabolic switching, neuroplasticity and brain health. Nature Reviews Neuroscience. 2018;19(2):81–94. DOI: 10.1038/nrn.2017.156.
- ** Fernández-Rodríguez R, Martínez-Vizcaíno V, Mesas AE, Notario-Pacheco B, Medrano M, Heilbronn LK. Does intermittent fasting impact mental disorders? A systematic review with meta-analysis. Critical Reviews in Food Science and Nutrition. 2023;63(32):11169–11184. DOI: 10.1080/10408398.2022.2088687. Publication en ligne le 17 juin 2022.
- *** Berthelot E, Etchecopar-Etchart D, Thellier D, Lançon C, Boyer L, Fond G. Fasting Interventions for Stress, Anxiety and Depressive Symptoms: A Systematic Review and Meta-Analysis. Nutrients. 2021;13(11):3947. DOI : 10.3390/nu13113947. La méta-analyse a inclus 11 études et 1 436 participants et souligne le caractère encore préliminaire des résultats concernant les effets du jeûne sur l'anxiété et les symptômes dépressifs.
- Mesas AE, et al. Does intermittent fasting impact mental disorders? A systematic review with meta-analysis. Critical Reviews in Food Science and Nutrition. 2023;63(32):10769–10781. DOI : 10.1080/10408398.2022.2088687. Revue systématique et méta-analyse de 14 études portant sur 562 participants, évaluant notamment l'anxiété, la dépression et l'état de l'humeur.
- Chacon Ruiz Martinez LDM, et al. Intermittent Fasting as a Potential Therapeutic Instrument for Major Depression Disorder: A Systematic Review of Clinical and Preclinical Studies. International Journal of Molecular Sciences. 2023;24(21):15551. DOI : 10.3390/ijms242115551. Cette revue a analysé 23 études, dont 15 chez l'être humain, et souligne l'hétérogénéité importante des protocoles et des résultats concernant l'humeur.
- Dote-Montero M, et al. Time-Restricted Eating and Sleep, Mood, and Quality of Life in Adults With Overweight or Obesity: A Secondary Analysis of a Randomized Clinical Trial. JAMA Network Open. 2025. Cette étude secondaire d'un essai randomisé portant sur 197 adultes n'a pas retrouvé de différence significative entre différentes fenêtres de time-restricted eating et le groupe témoin concernant les mesures d'humeur, de stress, d'anxiété ou de qualité de vie.
